CHAPITRE VII
Pendant près d’une semaine, ils chevauchèrent en évitant les bourgades disséminées dans la forêt. Plus ils montaient vers le nord, plus les jours rallongeaient. Au pied des montagnes, la nuit disparut complètement : en fin de journée, le soleil se glissait brièvement derrière l’horizon, fondant le soir et le matin en quelques heures de crépuscule lumineux.
Les monts qui bordaient la forêt nadrake au nord constituaient une enfilade de pitons rocheux, perpendiculaire aux montagnes qui formaient l’épine dorsale du continent. Les arbres étaient plus petits. Bientôt, il n’y en aurait plus. Belgarath s’arrêta le long de la piste qui passait entre deux pics coiffés de neige et coupa une demi-douzaine de jeunes sapins.
Un vent mordant descendait des sommets, charriant l’odeur poussiéreuse de l’éternel hiver. Arrivé en haut d’un col à moitié obstrué par de grosses pierres, Garion regarda l’immense plaine qui les attendait de l’autre côté. Il n’y avait pas un arbre, que de hautes herbes ployées par la brise vagabonde en longues vagues ondulantes qui allaient mourir à l’horizon. Des rivières serpentaient paresseusement dans cette interminable houle d’herbe semée de mille lacs étincelants sous le soleil septentrional comme autant de turquoises et de saphirs.
— Ça va loin comme ça ? demanda doucement Garion.
— Jusqu’au cercle polaire, à plusieurs centaines de lieues d’ici, répondit Belgarath.
— Et personne n’habite dans cette région en dehors des Morindiens ?
— Qui aurait envie d’y vivre ? La moitié de l’année, tout disparaît dans les ténèbres et la neige. Le soleil ne se montre pas pendant six mois.
En descendant vers la plaine, ils trouvèrent une petite grotte au pied de la falaise granitique séparant les montagnes et les premières collines.
— Nous allons nous arrêter un moment, annonça Belgarath en retenant sa monture. Nous avons des préparatifs à faire et les chevaux sont fourbus. Ils ont besoin de se reposer.
Ils furent très occupés pendant les jours qui suivirent. Silk plaça des collets dans le dédale des pistes tracées par les lapins dans les hautes herbes. Garion chercha, au pied des collines, certaines plantes portant des grappes de fleurs blanches à l’odeur particulière et dont la racine présentait de curieuses protubérances. Belgarath resta assis à l’entrée de la grotte, à fabriquer diverses choses avec les sapins qu’il avait coupés, puis il entreprit de modifier radicalement leur aspect physique. Il commença par leur appliquer sur la peau une teinture brune extraite des racines verruqueuses que Garion avait ramassées.
— Les Morindiens ont la peau basanée, sensiblement plus foncée que les Tolnedrains ou les Nyissiens, leur expliqua-t-il en badigeonnant les bras et le dos de Silk. Cette teinture s’en ira au bout de quelques semaines, mais elle fera illusion le temps que nous traversions leur territoire.
Après leur avoir teint la peau, il écrasa les fleurs à l’odeur étrange et obtint une encre d’un noir de jais.
— Les cheveux de Silk ont la couleur voulue, dit-il, et les miens pourront passer, mais ceux de Garion sûrement pas.
Il dilua une partie de l’encre avec de l’eau et teignit en noir les cheveux blond cendré de Garion.
— Voilà qui est mieux, grommela-t-il quand il eut fini. Et il en reste assez pour les tatouages.
— Les tatouages ? releva Garion, stupéfait.
— Les Morindiens sont couverts de tatouages des pieds à la tête.
— Ça fait mal ?
— Mais non, Garion, je ne vais pas vraiment vous tatouer, fit Belgarath avec une expression navrée. Ça serait trop long, et puis je crois que ta tante m’arracherait les yeux si je te ramenais avec des cicatrices sur tout le corps. L’encre finira par partir, mais elle tiendra bien le temps que nous passions.
Silk cousait des peaux de lapin toutes fraîches, assis en tailleur devant la grotte. D’ailleurs, on aurait vraiment dit un tailleur.
— Elles ne risquent pas de commencer à sentir au bout de quelques jours ? insinua Garion en fronçant le nez.
— Il y a des chances, acquiesça Silk, mais je n’ai pas le temps de les tanner.
Plus tard, Belgarath leur dessina soigneusement des tatouages sur le visage en leur expliquant le rôle qu’ils allaient jouer.
— Toi, tu seras l’initié, annonça-t-il en traçant des lignes noires sous les yeux de Garion avec une plume de corbeau.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Garion.
— Un rituel morindien. Avant d’assumer une quelconque autorité dans leur tribu, les jeunes Morindiens d’un certain rang doivent entreprendre une quête initiatique. Tu porteras un serre-tête de fourrure blanche et la lance rouge que je t’ai fabriquée. C’est un objet de cérémonie, alors n’essaie pas d’embrocher quelqu’un avec. Ça ferait très mauvais effet.
— Tu fais bien de me le dire.
— Nous transformerons ton épée en relique ou quelque chose dans ce goût-là. Un bon magicien pourrait la voir malgré la suggestion de l’Orbe. Autre chose : le jeune initié n’a pas le droit de dire un mot, quoi qu’il arrive, alors boucle-la. Silk sera ton rêveur. Il portera un brassard de fourrure blanche au bras gauche. Les rêveurs parlent par énigmes, ils entrent en transe et se mettent à baragouiner des choses incompréhensibles. Ils sont aussi sujets à des crises d’hystérie, ajouta-t-il avec un coup d’œil à Silk. Vous pensez pouvoir vous en sortir ?
— Faites-moi confiance, répliqua Silk avec un grand sourire.
— Je ne risque pas, grommela Belgarath. Je serai le magicien de Garion. Je porterai un bâton orné d’un crâne muni de cornes. Ça devrait inciter la plupart des Morindiens à nous éviter.
— La plupart ? se récria Silk.
— On ne doit pas se mêler d’une quête ; ça ne se fait pas. Mais ça arrive de temps à autre. Allons, ça devrait aller, nota le vieillard en regardant les tatouages de Garion d’un œil critique.
Il se tourna vers Silk avec sa plume. Leurs préparatifs achevés, les trois hommes étaient méconnaissables. Des colliers d’os cliquetaient autour de leur cou. Ils portaient un pantalon et un gilet sans manches garnis de fourrure. Le vieux sorcier leur avait couvert les bras, les épaules et toutes les parties visibles du corps de dessins compliqués, de symboles non figuratifs soigneusement tracés à l’encre noire. Mais le vieillard s’était surpassé sur les visages : on aurait dit qu’ils portaient des masques démoniaques.
Cette tâche achevée, Belgarath descendit dans la vallée, en contrebas de la grotte, et explora mentalement les environs. Il ne mit pas longtemps à trouver ce qu’il cherchait. Un instant plus tard, il violait une tombe sous les yeux horrifiés de Garion, en extirpait sans façon un crâne humain ricanant et le tapotait soigneusement pour en faire sortir la terre.
— Il me faudrait des cornes de cerf, indiqua-t-il à Garion. Pas trop grandes, mais bien assorties si possible.
Il s’accroupit et commença à frotter le crâne avec du sable. Il n’avait pas l’air rassurant, avec ses fourrures et ses tatouages.
Les cerfs de la région perdaient leurs bois chaque hiver et Garion n’eut qu’à écarter les herbes pour trouver une douzaine de cornes blanchies par les intempéries. En regagnant la caverne, il trouva son grand-père occupé à percer deux trous au sommet du crâne. Le vieil homme examina d’un œil critique les trophées de Garion, en choisit une paire et les enfonça dans les trous. Le bruit de la corne crissant sur l’os agaça désagréablement les dents de Garion.
— Alors, qu’est-ce que tu en dis ? fit Belgarath en élevant le crâne cornu.
— Affreux, commenta Garion en réprimant un frisson.
— J’espère bien ! rétorqua le vieil homme.
Il attacha solidement le crâne au bout d’un long bâton, l’orna de plusieurs bouquets de plumes et se releva.
— Remballons tout ça et allons-y, déclara-t-il.
Le temps qu’ils descendent des collines et s’engagent dans la plaine où l’herbe arrivait au garrot de leurs chevaux, le soleil disparaissait derrière les pitons rocheux qu’ils venaient de franchir. Les peaux non tannées que Silk avait cousues sur leurs vêtements répandaient une odeur peu ragoûtante – sauf pour les mouches – et Garion faisait des efforts méritoires pour éviter de regarder le crâne monstrueusement modifié qui ornait le bâton de Belgarath.
— On nous observe, leur signala calmement Silk au bout d’une heure ou deux.
— Ça, j’en étais sûr, opina Belgarath. Ne vous arrêtez pas.
Ils rencontrèrent leurs premiers Morindiens juste après le lever du soleil. Ils s’étaient arrêtés au bord d’un cours d’eau pour faire boire leurs montures quand une douzaine de cavaliers vêtus de fourrure, au visage tatoué, approchèrent au petit trot sur la rive opposée. Ils regardèrent attentivement les marques d’identification dont Belgarath les avait ornés avec tant de soin. Après un bref conciliabule à voix basse, ils firent tourner leurs montures et s’éloignèrent. Quelques minutes plus tard, l’un d’eux revint au galop avec un petit paquet emballé dans une peau de renard, s’arrêta, le laissa tomber sur les graviers au bord de la rivière, et repartit sans se retourner.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? s’enquit Garion.
— Un genre de cadeau, répondit Belgarath. Une offrande aux démons qui pourraient nous accompagner. Va le ramasser.
— Qu’est-ce qu’il y a dedans ?
— Un bout de ci, un soupçon de ça. A ta place, je me garderais bien de l’ouvrir. Et puis tu oublies que tu n’es pas censé parler.
— Il n’y a personne, rétorqua Garion.
— N’en sois pas si sûr. Ces herbes pourraient en cacher des centaines. Va chercher l’offrande et repartons. Ils sont bien gentils, mais ils le seront encore plus quand nous aurons quitté leur territoire avec nos démons.
Ils ne virent personne pendant quelques jours, mais la rencontre suivante fut moins plaisante. Ils se trouvaient dans une région vallonnée où des bovidés sauvages à longs poils et aux cornes incurvées paissaient entre d’énormes roches blanchâtres. Le ciel était couvert, et comme les nuages diffusaient la lumière, le bref crépuscule qui ponctuait la succession des jours était à peine perceptible. Ils descendaient en pente douce vers un grand lac pareil à une flaque d’étain sous le ciel nuageux, quand des guerriers tatoués surgirent des hautes herbes et les encerclèrent en brandissant de longues lances et de petits arcs apparemment faits d’ossements.
Garion tira brutalement sur ses rênes et regarda Belgarath d’un air interrogateur.
— Regarde-les droit dans les yeux, lui conseilla tout bas son grand-père, et rappelle-toi que tu n’as pas le droit de dire un mot.
— En voilà d’autres, annonça Silk d’une voix tendue en leur indiquant d’un mouvement de menton la crête d’une colline toute proche.
Une douzaine de Morindiens s’approchaient au pas, sur leurs poneys à la croupe ornée de peinture.
— Laissez-moi parler, suggéra Belgarath.
— Volontiers.
Le cavalier de tête – le plus costaud du groupe – arborait un tatouage noir souligné de rouge et de bleu, ce qui conférait à son visage un aspect d’autant plus hideux ; ça devait être une huile dans sa tribu. Il n’avait pas l’air aimable. Il brandissait un énorme gourdin de bois décoré de symboles étranges et incrusté de dents pointues empruntées à divers animaux, mais à voir la façon dont il le tenait, c’était sûrement plus un emblème de sa fonction qu’une arme. Il montait à cru en guidant son poney avec une simple bride. Il s’arrêta à une centaine de pas de Belgarath.
— Que venez-vous faire sur les terres de la tribu des Belettes ? demanda-t-il de but en blanc, d’une voix curieusement accentuée.
Belgarath se redressa de toute sa hauteur.
— Le Chef de la tribu des Belettes a sûrement déjà vu la marque de la quête, s’indigna-t-il. Nous n’avons que faire des terres des Belettes. Le Démon Majeur de la tribu des Loups nous a imposé une quête et nous obéissons à ses injonctions.
— C’est la première fois que j’entends parler de la tribu des Loups, riposta le Chef. Où sont ses terres ?
— A l’ouest. Par deux fois nous avons vu naître et mourir la Lune depuis que nous avons entrepris le voyage qui nous a amenés ici.
Cette déclaration parut faire une grosse impression sur le Chef, mais un Morindien aux longues tresses blanches et dont le menton arborait trois poils crasseux s’approcha de lui. Il tenait un bâton terminé par le crâne d’un gros oiseau dont le bec béant avait été garni de dents pour lui donner un aspect plus inquiétant.
— Comment s’appelle le Démon Majeur de la tribu des Loups ? insinua-t-il. Je le connais peut-être.
— C’est peu probable, ô Magicien de la tribu des Belettes, esquiva Belgarath. Il s’éloigne rarement de son peuple. En aucun cas je ne puis prononcer son nom, car il a interdit à quiconque, hormis les rêveurs, de l’articuler.
— Pouvez-vous nous décrire son aspect et ses attributs ? reprit le magicien aux tresses blanches.
Silk émit une sorte de gargouillis, se raidit sur sa selle, roula des yeux blancs, leva les bras en l’air et les agita frénétiquement. L’effet était grandiose.
— Prenez garde au Démon Agrinja qui marche derrière nous sans qu’on Le voie, entonna-t-il d’un ton prophétique. Je L’ai vu dans mes rêves. J’ai vu Ses trois yeux et les cent crocs de Sa bouche. L’œil du mortel ne peut Le contempler, mais Ses mains à sept griffes se tendent en ce moment précis pour déchiqueter les ennemis de celui qu’il a choisi pour mener Sa quête, le Porteur de Lance de la tribu des Loups. Je L’ai vu se nourrir dans mes cauchemars. Le Dévoreur approche et Il a faim de chair humaine. Fuyez Son insatiable appétit ! hurla-t-il d’une voix caverneuse.
Puis il fut agité de spasmes, ses bras retombèrent et il s’affaissa sur sa selle comme une poupée de chiffon.
— Je vois que ce n’est pas la première fois que vous venez dans le coin, grommela tout bas Belgarath. N’en rajoutez pas trop tout de même. Rappelez-vous que je serai peut-être obligé de donner vie à ce que vous avez vu en rêve.
Silk lui dédia un clin d’œil appuyé. Sa description du Démon avait beaucoup impressionné les Morindiens. Les cavaliers se mirent à regarder autour d’eux d’un air pas rassuré et ceux qui étaient à pied se rapprochèrent machinalement les uns des autres en crispant la main sur leurs armes.
Mais un troisième larron au bras gauche entouré d’un brassard de fourrure blanche se fraya un chemin entre les guerriers apeurés. Il avait un pilon de bois à la jambe gauche et marchait d’une démarche grotesque. Il braqua sur Silk un regard de haine franche et massive puis il écarta largement les bras et sembla pris d’un tremblement spasmodique. Son dos s’arqua, il tomba à la renverse dans l’herbe et se mit à faire des bonds de carpe comme en proie à une crise d’épilepsie, puis il se figea et se mit à parler.
— Le Démon Majeur de la tribu des Belettes, Horja le Redoutable, m’a parlé. Il me demande pourquoi le Démon Agrinja a envoyé son Porteur de Lance sur le territoire des Belettes. Nul ne peut soutenir la vue du Démon Horja car il est trop effrayant. Il a quatre yeux, cent dix dents et huit griffes à chacune de ses six mains. Il se repaît du ventre des hommes et il est affamé.
— Plagiaire, va, renifla dédaigneusement Silk sans relever la tête. Il aurait pu essayer d’innover un peu, non ?
Le magicien de la tribu des Belettes jeta un regard noir au rêveur vautré dans l’herbe et revint à Belgarath.
— Le Démon Majeur Horja défie le Démon Majeur Agrinja, annonça-t-il. Il le prie de s’en aller ou il déchirera le ventre du Porteur de Lance d’Agrinja.
— Nous y voilà, fit Belgarath en étouffant un juron. Je vais être obligé de l’affronter. Couettes-blanches ici présent tente manifestement de se faire un nom dans la magie. Il doit lancer des défis à tous les confrères qui croisent son chemin.
— Vous pourrez vous en tirer ?
— On va bien voir, rétorqua Belgarath en se laissant glisser à terre. Je vous engage à vous écarter, tonna-t-il, ou je déchaîne sur vous la colère de notre Démon Majeur.
Du bout de son bâton, il traça une étoile dans la poussière de la piste, l’entoura d’un cercle et entra dedans comme s’il montait au gibet.
Couettes-blanches, le magicien du clan de la Belette, eut un ricanement qui découvrit ses dents, mit pied à terre à son tour, dessina rapidement un symbole identique et se plaça sous sa protection.
— Et voilà, marmonna Silk à l’intention de Garion. Les pentacles sont tracés ; ils ne peuvent plus reculer, maintenant.
Belgarath et le magicien aux tresses blanches se mirent à psalmodier des incantations dans une langue que Garion n’avait jamais entendue, tout en brandissant l’un vers l’autre leur bâton surmonté par un crâne. Comprenant tout à coup qu’il était au milieu d’un combat imminent, le rêveur de la tribu des Belettes sortit miraculeusement de sa transe, se releva en hâte et prit la tangente en vitesse, l’air affolé.
Le Chef éloigna doucement son poney de la zone dangereuse en s’efforçant de conserver le maximum de dignité.
Tout à coup, l’air s’irisa au dessus d’un énorme bloc de pierre blanche situé à une vingtaine de toises à gauche des deux magiciens. Cela évoquait les vagues de chaleur montant d’un toit de tuiles par une chaude journée. Le mouvement attira le regard de Garion. Sous ses yeux exorbités, le chatoiement se précisa et le vide parut s’emplir de lambeaux d’arc-en-ciel brisé dont les couleurs vacillaient, miroitaient, ondulaient un peu comme des vagues ou les flammes multicolores d’un feu invisible. Garion observait le phénomène avec fascination quand une autre apparition identique se manifesta au-dessus des hautes herbes, sur la droite, et s’emplit à son tour de reflets colorés. Stupéfait, Garion vit – ou crut voir – une forme émerger dans la première, puis la seconde. C’étaient au départ des silhouettes informes, impalpables, frémissantes, qui semblaient tirer leur substance de leur environnement chatoyant. Puis ce fut comme si ces masses, ayant atteint le volume voulu, se concrétisaient soudain dans un éclair, et deux créatures prodigieuses, grandes comme des maisons, aux épaules immenses, à la peau multicolore frémissant de vagues de couleur, s’affrontèrent en grondant, les babines retroussées sur leurs crocs immondes, ruisselants de bave.
Le monstre planté dans l’herbe était doté de trois yeux à l’éclat malsain, et les mains à sept doigts qui terminaient ses grands bras étaient crispées dans un geste d’avidité hideuse à voir. Il ouvrit tout grand sa gueule dans un effroyable rugissement de faim et de fureur mêlées, dévoilant des rangées de dents concentriques pareilles à des aiguilles.
L’autre était accroupi sur le rocher. On aurait dit un arbre vivant : son tronc supportait des épaules massives, couronnées par de longs bras écailleux grouillants comme des serpents, munis de pattes aux doigts innombrables, largement écartés. Deux paires d’yeux superposées luisaient d’une lueur démentielle sous ses épaisses arcades sourcilières, et sa gueule, comme celle de l’autre monstre, était hérissée d’une forêt de crocs. Il leva son terrible faciès et se mit à hurler, une écume malsaine dégoulinant de ses bajoues.
Les deux abominations se lorgnaient avec une haine insensée, tout en donnant l’impression de se livrer intérieurement un combat confus. D’énormes masses mouvantes grouillaient sous la peau de leur torse et de leurs flancs. Garion avait le sentiment particulier que ces apparitions dissimulaient une autre réalité, tout à fait différente et pas forcément plus réjouissante. Les deux Démons avancèrent l’un vers l’autre en rugissant, leur faciès grotesque bougeant en tous sens. Chacun commença par gratifier son adversaire puis l’autre magicien d’un concert de grondements, mais malgré leur apparente avidité d’en découdre, on aurait dit qu’une force étrangère les poussait au combat. Les Démons semblaient habités par une terrible répugnance. Cette répulsion, se dit Garion, provenait de quelque chose qui se trouvait profondément enfoui en chacun d’eux. C’était l’esclavage, l’obligation d’obéir à autrui qui les mettait à la torture. Ils luttaient avec l’énergie du désespoir contre les chaînes de paroles magiques que dévidaient Belgarath et le Morindien aux tresses blanches pour les ployer à leur volonté, et des gémissements d’une douleur surhumaine étaient mêlés à leurs rugissements.
Belgarath était en nage. Des gouttes de sueur ruisselaient sur sa peau brunie. Il débitait interminablement les incantations grâce auxquelles le Démon Agrinja restait lié à la forme qu’il avait créée pour l’incarner. La moindre erreur, le moindre écart par rapport à l’image qu’il avait mentalement formée et la monstruosité qu’il avait conjurée échapperait à son pouvoir et se retournerait contre lui.
Agrinja et Horja se rapprochèrent l’un de l’autre en se contorsionnant comme si quelque chose luttait en eux pour se libérer. Ils s’empoignèrent, s’agrippèrent, s’arrachèrent des masses de chair écailleuse avec leurs terribles mâchoires. La terre tremblait sous l’impact des coups qu’ils échangeaient.
Garion était trop sidéré pour avoir peur. En observant ce sauvage combat, il remarqua une différence entre les deux créatures : des blessures d’Agrinja suintait un étrange liquide rouge sombre, presque noir, alors que Horja ne saignait pas. Les lambeaux arrachés à ses bras et ses épaules étaient secs comme des bouts de bois. Le magicien aux tresses blanches vit aussi cette différence et ses yeux s’emplirent de crainte. Il continua à lancer des incantations au Démon afin de le maintenir sous son contrôle, mais d’une voix de plus en plus stridente et angoissée. Les masses tourmentées qui grouillaient sous la peau de Horja semblaient augmenter de volume. L’énorme Démon se libéra de l’étreinte d’Agrinja. Sa poitrine palpitait comme un soufflet de forge et ses yeux brûlaient d’un espoir insensé.
Couettes-blanches continua à débiter ses incantations en hurlant mais en hésitant sur les mots, en les écorchant, puis il buta sur une formule imprononçable. Il tenta désespérément de l’articuler à nouveau et s’emmêla la langue pour la seconde fois.
Horja se redressa et bomba le torse avec un hurlement de triomphe. Il y eut comme une explosion. Des lambeaux de chair innommable et des fragments de peau écailleuse volèrent dans tous les sens. Le Démon se libéra en frémissant de l’illusion qui l’enchaînait. Il avait deux énormes bras, un visage presque humain surmonté par une paire de cornes pointues, incurvées, et des sabots à la place des pieds. Sa peau grisâtre exsudait des liquides sanieux. Il se retourna lentement et braqua ses yeux de braise sur le magicien bredouillant.
— Horja ! glapit le Morindien aux tresses blanches. Horja ! Je suis ton maître ! Je t’ordonne de...
Mais la voix lui manqua et il regarda avec horreur le Démon qui venait d’échapper à son contrôle s’avancer vers lui, ses énormes sabots écrasant l’herbe à chaque pas.
Couettes-blanches recula machinalement, les yeux agrandis par la panique, et commit l’erreur fatale de quitter la protection du pentacle tracé sur le sol.
Alors Horja eut un sourire terrible qui leur glaça le sang dans les veines. Il se pencha et prit le magicien par les chevilles, indifférent aux coups de bâton qui lui pleuvaient sur la tête et les épaules. Le Démon se releva en tenant par les pieds, la tête en bas, le magicien qui hurlait et se débattait, enfla ses énormes épaules et, en souriant hideusement, le déchira en deux avec une lenteur calculée.
Les Morindiens prirent la fuite.
L’immense démon leur jeta avec mépris les morceaux de son ancien maître, jonchant le sol de sang et de choses pires encore. Puis il se lança à leur poursuite avec un cri sauvage.
Agrinja avait assisté avec une indifférence apparente au supplice du sorcier aux tresses blanches. Quand ce fut fini, il se tourna vers Belgarath et laissa tomber sur lui ses trois yeux brûlants de haine.
Le vieux sorcier ruisselant de sueur leva son bâton orné d’un crâne et se concentra. Le combat intérieur s’intensifia sur le corps du Démon toujours à demi accroupi, mais graduellement, la volonté de Belgarath s’imposa à lui et sa forme se figea. Agrinja poussa un hurlement de frustration et griffa l’air de ses serres jusqu’à ce que toute espèce de grouillement ou de déformation ait cessé. Puis les terribles pattes retombèrent et le monstre inclina la tête en signe d’abandon.
— Va-t’en ! ordonna Belgarath d’un ton presque négligent.
Agrinja disparut presque instantanément.
Garion se mit alors à trembler de tout son corps. Son estomac se révulsa. Il fit demi-tour, s’éloigna en chancelant, se laissa tomber à genoux et vomit tripes et boyaux.
— Que s’est-il passé ? demanda Silk d’une voix tremblante.
— Il lui a échappé, répondit calmement Belgarath. Je pense que c’est à cause du sang. Quand il a vu qu’Agrinja saignait et pas Horja, il a compris qu’il avait oublié quelque chose. Ça a ébranlé sa confiance, et il a relâché sa concentration. Arrête un peu ça, Garion, s’il te plaît !
— Je ne peux pas, hoqueta Garion en lâchant une nouvelle fusée.
— Combien de temps Horja va-t-il les poursuivre ? s’enquit Silk.
— Probablement jusqu’au coucher du soleil. La tribu des Belettes va passer un fichu après-midi.
— Il ne risque pas de se retourner contre nous ?
— Pourquoi ferait-il ça ? Nous n’avons pas tenté de le réduire en esclavage. Dès que Garion et son estomac auront fait la paix, nous pourrons repartir. Personne ne nous ennuiera plus.
Garion se releva en chancelant et s’essuya mollement la bouche.
— Ça va ? fit Belgarath.
— Pas fort, répondit Garion. Mais je n’ai plus rien à rendre.
— Va te passer le visage à l’eau et tâche de penser à autre chose.
— Vous pensez recommencer ? s’inquiéta Silk, un peu hagard.
— Il y a peu de chances, dit Belgarath avec un mouvement de menton vers un groupe de cavaliers perché sur une colline à une demi-lieue de là. Les habitants du coin n’en ont pas perdu une miette. Ils vont transmettre la bonne parole, et personne n’osera plus s’approcher de nous. Allons-y. La côte n’est pas tout près.
Les jours suivants, tout en chevauchant, Garion s’informa par bribes de ce qui s’était passé au juste pendant le terrible combat auquel il avait assisté.
— La clé du problème est dans la forme, conclut Belgarath. Ceux que les Morindiens appellent les Démons Majeurs ressemblent beaucoup aux hommes. On forme une illusion tirée de son imagination et on force un Démon à l’incarner. Tant qu’on peut l’obliger à rester sous cette forme, il doit obéir. Si l’illusion se dissipe, le Démon se libère, reprend sa forme primitive, et on n’a plus aucun contrôle sur lui. A force de me changer en loup et de reprendre forme humaine, j’ai un certain avantage en la matière : ça a un peu affûté mon imagination.
— Pourquoi Beldin vous a-t-il dit que vous étiez un mauvais magicien, alors ? intervint Silk.
— Beldin est un puriste, décréta le vieil homme avec un haussement d’épaules. Avec lui, il faudrait tout détailler, jusqu’à la dernière écaille et à l’ongle du petit orteil, ce qui n’est pas indispensable. Enfin, c’est son point de vue.
— Et si on parlait d’autre chose ? suggéra Garion.
Ils atteignirent enfin la côte et s’engagèrent sur la plage, une immense étendue de galets noirs jonchée de morceaux de bois décolorés par le sel et les intempéries. La Mer du Levant avait l’air mauvaise, houleuse, sous le ciel bouché, d’un gris sale. Des vagues écumantes roulaient sur le sable noir comme de l’ardoise et se retiraient avec un soupir lugubre. Des oiseaux de mer poussaient des cris dans la brise.
— Et maintenant ? questionna Silk.
— Au nord, répondit Belgarath après un coup d’œil sur les alentours.
— Nous sommes encore loin ?
— Je n’en sais trop rien. Il y a longtemps que je ne suis pas venu et j’ignore où nous sommes au juste.
— Eh bien, cher ami, vous faites un fameux guide !
— On ne peut pas être génial tout le temps.
Deux jours plus tard, Garion regardait le Pont-de-Pierre avec consternation. Ce n’était pas du tout ce qu’il avait imaginé : c’était une succession d’énormes roches blanches, arrondies par les vagues, semées sur les eaux d’obsidienne comme les perles d’un collier. Une masse sombre barrait l’horizon dans le prolongement de cette ligne irrégulière. Les vagues s’écrasaient sur les récifs, abandonnant derrière elles des lambeaux d’écume qui se drapaient entre les rochers. Le vent du nord soufflait sur l’océan, apportant avec lui le froid mordant et l’odeur des glaces polaires.
— Comment sommes-nous censés passer ça ? s’informa Silk.
— A marée basse, répondit sobrement Belgarath. Les récifs seront presque sortis de l’eau, à ce moment-là.
— Presque ?
— Nous aurons peut-être les pieds un peu mouillés. Si nous nous débarrassions de ces fourrures, en attendant ? Je trouve qu’elles commencent à sentir drôle, et ça nous occupera.
Ils s’abritèrent derrière un amas de bois flotté, en haut de la plage, et détachèrent les lambeaux de peau raidie, puante, cousus sur leurs vêtements. Puis ils sortirent la nourriture de leurs sacs et mangèrent. Garion constata que la couleur de ses mains s’était éclaircie et que les dessins tatoués sur le visage de ses compagnons avaient perdu de leur netteté.
La lumière commença à décliner. Le crépuscule semblait plus long que la semaine précédente.
— C’est déjà la fin de l’été, sous ces latitudes, nota Belgarath.
Ils regardaient les blocs de pierre émerger lentement de la mer dans la grisaille du crépuscule.
— Combien de temps pensez-vous que nous devions encore attendre avant la marée basse ? demanda Silk.
— D’ici une heure, ça devrait être bon.
Ils prirent leur mal en patience. Le vent capricieux poussait les bouts de bois flotté sur le sable noir et courbait les hautes herbes, en haut de la plage.
Belgarath se leva enfin.
— Allons-y, dit-il brièvement. Nous allons mener les chevaux par la bride. Regardez bien où vous mettez les pieds ; les récifs sont très glissants.
Le gué entre les énormes blocs fantomatiques n’était pas trop difficile au départ, mais bientôt il leur fallut compter avec le vent. Ils étaient criblés de coups d’épingle par les embruns, et d’énormes vagues se brisaient parfois sur les récifs, s’enroulaient autour de leurs jambes et ils devaient résister pour ne pas se laisser attirer vers les profondeurs, dans l’eau d’un froid mortel.
— Vous pensez que nous arriverons à traverser avant la marée montante ? hurla Silk pour couvrir le bruit des vagues et du vent.
— Impossible, répondit Belgarath sur le même ton. Nous allons être obligés d’attendre sur l’un des plus gros récifs.
— Charmant !
— C’est toujours mieux que de faire la traversée à la nage.
Ils étaient peut-être à mi-chemin quand Garion sentit la marée remonter. Des vagues de plus en plus hautes se brisaient sur les récifs, et un paquet de mer fit déraper son cheval. Garion lutta contre les éléments pour aider l’animal effrayé à reprendre son équilibre, tirant sur les rênes tandis que la bête raclait de ses sabots la roche glissante.
— Nous ferions mieux de nous arrêter quelque part ! cria-t-il. Grand-Père ! Nous allons avoir de l’eau jusqu’au cou d’ici peu.
— Encore deux îlots, insista Belgarath. Il y en a un énorme droit devant.
Les derniers récifs étaient déjà complètement immergés, et Garion eut un mouvement de recul en entrant dans l’eau glacée. Les vagues qui s’écrasaient sur les brisants faisaient tellement d’écume qu’ils ne pouvaient rien voir sous l’eau. Garion avançait à l’aveuglette, en tâtonnant avec ses pieds gourds pour trouver son chemin. Une énorme vague s’enfla, lui monta jusque sous les bras et le souleva, lui faisant perdre pied. Il se cramponna à la bride de son cheval et s’efforça en hoquetant et en crachotant de retrouver une prise.
Et puis le pire fut derrière eux. Ils reprirent pied sur les récifs. L’eau ne leur arrivait plus qu’aux chevilles. Un instant plus tard, ils s’installaient sur un gros bloc de pierre blanche. Garion poussa un énorme soupir de soulagement. Il était transi par la bourrasque qui soufflait sur ses vêtements trempés, mais au moins ils n’étaient plus dans l’eau.
Plus tard, alors qu’ils étaient blottis à l’abri du vent sur le côté du rocher, Garion jeta un coup d’œil par-delà les eaux noires, sinistres, vers la côte inhospitalière qui les attendait. Les plages, comme celles du territoire des Morindiens qu’ils laissaient derrière eux, étaient de gravier noir. Les nuages gris filaient au-dessus des collines ténébreuses. Rien ne bougeait, mais le seul aspect du continent avait quelque chose de menaçant.
— C’est ça ? demanda-t-il enfin d’une voix assourdie.
Belgarath contemplait la côte, le visage impénétrable.
— Oui, répondit-il. C’est la Mallorée.